Anthropologie du corps, des sciences et des techniques, des arts et de la mémoire

vendredi 26 octobre 2012

Définir / devenir une image d'archives

Définir / Devenir une image d’archives, Defining / Becoming An Archival Image, colloque International
Université Libre de Bruxelles
Campus du Solbosch, Bibliothèque des Sciences Humaines, Salle NB 2VIS
14-16 novembre 2012

L’objectif de ce colloque est d’interroger la notion d’images d’archives, et plus précisément, d’identifier les processus – stratégies, médiations, enjeux et objectifs – qui concourent à conférer à l’image le statut d’archive. Qu’est-ce qui fait qu’une image devient document d’archives, et son corollaire, qu’est-ce qui fait que certaines images échappent à cette qualification ? Deux axes nous apparaissent prioritaires : d’une part la nécessaire généalogie du savoir sur la notion d’archives, sur les enjeux et débats qui ont traversé cette problématique constitutive de la naissance de la photographie et du cinéma. D’autre part, nous voulons aborder le devenir archivistique de l’image dans une perspective qui questionne et croise les pratiques de la « prise », de l’archivage, et de la « reprise » (réemploi, citation, détournement…) au sein de champs à la fois complémentaires et distincts : cinéma, télévision, arts plastiques, marketing, historiographie, muséographie… 

PROGRAMME

Mercredi 14 novembre 2012
14h30 : Accueil
15h-15h45 – Introduction par Vincent Lowy (UDL), Julie Maeck (FNRS/ULB) et Matthias Steinle (Paris 3)
Section 1. L’image d’archives à la croisée des disciplines
Modérateur : Pierre Sorlin (Paris 3 - Istituto Parri-Emilia Romagna de Bologne)
15h45-16h30 – François Niney (Paris 3) : Que documente une image d’archives ? Valeur documentaire des prises de vues d’hier
16h30-17h15 – Laurent Véray (Paris 3) : Les images d’archives face à l’histoire
17h15-18h – Gil Bartholeyns (Lille 3) : L’ordre des images : de l’Art à l’archive
18h-18h30 – Discussion
19h: Performances proposées par l’Ecole des Arts Politiques de Sciences Po Paris et introduites par Valérie Pihet.
"NORMANDIE" Emilia Chamone, Myriam Lefkowitz, Samuel Garcia
"LE CALCUL" Save as Draft : Sandrine Teixido, Simon Ripoll-Hurier, Axel Meunier, Aurélien Gamboni, Joffrey Becker
20h30 : Cocktail dînatoire à la Maison des Arts de l’ULB

Jeudi 15 novembre 2012
9h : Accueil
Section 2.  La photographie comme archive du monde
Modératrice : Danielle Leenaerts (ULB)
9h30-10h – Eléonore Challine et Laureline Meizel(Paris 1) : Léon Vidal et la pensée de la photographie comme archive (1876-1906)
10h-10h30 – Nathan Réra (Université d’Aix-Marseille) : Rwanda, de la presse au musée : les métamorphoses de la photographie
10h30-11h – Discussion
11h-11h30 – Pause café
Section 3. Fortunes terminologiques
Modératrice : Irene di Jorio (ULB)
11h30-12h – Bénédicte Grailles et Patrice Marcilloux(Université d’Angers) : Images archivées, images d’archives : fortune terminologique et différenciations
12h-12h30 – Christa Blümlinger (Paris 8) : Questions de hors champ. Entre « document » et « monument »
12h30-13h – Discussion
13h-14h30 – Déjeuner (ULB)
Section 4. Cinéma : prises et reprises
Modératrice : Christa Blümlinger (Paris 8)
14h30-15h – Chris Wahl (HFF Potsdam Babelsberg) :  La preuve de mémoire – Images d’archives et ralenti
15h-15h30 – Franziska Heller(Université de Zurich) : L’image d’archives à l’ère du numérique : entre fantasme populaire et fonction commerciale
15h30-16h – Sylvie Rollet et Michèle Lagny (Paris 3) :  Archives et imagerie ou l’invention de la tradition
16h-16h30 – Discussion
16h30-17h – Pause café
17h-18h – Conférence de Sylvie Lindeperg (Paris 1) : La voie des images : entre valeur documentaire et puissance spectrale
20h – Dîner

Vendredi 16 novembre 2012
Groupe de contact FNRS – Images et histoire : production, circulation et communication.
9h - Accueil
Section 5.  25 images d’archives par seconde
Modérateur : Axel Tixhon (FUNDP)
9h30-10h – Jean-Stéphane Carnel (Grenoble 2): Quand les images d’archives sont nombreuses, mais discrètes. L’exemple des images d’archives dans les JT
10h-10h30 – Anne Roekens (FUNDP) : Vers une archéologie des images-archives : l’exemple de la « grande grève » en Belgique (1960-1961)
10h30-11h – Discussion
11h-11h30 – Pause
Section 6. Retour sur l’iconographie coloniale
Modératrice : Florence Gillet (CEGES)
11h30-12h – Maria Fernanda Troya (Université San Francisco de Quito /EHESS) : Pour une deuxième « rencontre ethnographique », autour des images de Paul Rivet sur les Kichwas d’Equateur
12h-12h30 – Teresa Castro (Paris 3) :  Revenances et hantises du passé colonial portugais : une histoire d’archives
12h30-13h – Discussion
13h-14h30 – Déjeuner (ULB)
Section 7. Questionnements contemporains
Modérateur : Vincent Lowy (UDL)
14h30-15h – Estelle Blaschke (Institut Max Planck Berlin) :  Image Recycling :  The economic potential of archiving
15h-15h30 – Nathalie Boulouch (Rennes 2) : L’archive : mise en boîte, mise en œuvre
15h30-16h – Discussion
16h – Conclusions du colloque par Pierre Sorlin (Paris 3 - Istituto Parri-Emilia Romagna de Bologne)

Comité d’organisation
Irene di Jorio (ULB), Vincent Lowy (UDL), Julie Maeck (FNRS/ULB), Valérie Pihet (Sciences Po Paris), Matthias Steinle (Paris 3) et Axel Tixhon (FUNDP).

Comité scientifique
Christian Bonah (UDS), Thomas Elsaesser (Université d’Amsterdam), Danielle Leenaerts (ULB), Sylvie Lindeperg (Paris 1), Pierre Sorlin (Paris 3 / Istituto Parri-Emilia Romagna de Bologne), Jacques Walter (UDL).

mardi 23 octobre 2012

Arts de la guerre ? (suite)

Pal Sujan, Exposition Landes - Kriegfürsorge, 1917

L'exposition 1917 qui s'est tenue tout au long de l'été au Centre Pompidou de Metz inaugure le prochain centenaire de la première guerre mondiale. Exposition dense, associant les militaria à la peinture, la sculpture aux prothèses, les arts, les sciences et les techniques, pour montrer aux visiteurs toute la complexité de la seule année 1917, on y trouve également quelques éléments invitant à réfléchir à la radicalisation de la représentation moderne de l'Homme mécanique et, par conséquent, au contexte qui verra naitre le terme robot au tout début des années 1920. 

Jusqu'alors, la représentation de l'Homme-machine tenait de l'objet merveilleux, représentation divertissante d'un corps animal ou humain illustrant des connaissances longuement acquises. Mais avec la guerre, cette représentation va prendre directement corps. Les corps sont désormais équipés, appareillés, augmentés de pièces d'artillerie, de transmetteurs radio, de lances-flammes, d'avions, de chars et de masques pour résister à la violence extrême des combats et s'engager mécaniquement dans l'assaut. "Ce sont les mêmes gestes aux mêmes endroits, écrira ainsi Fernand Léger dans une lettre adressée à Louis Poughon en 1915, c'est une mécanisation, dont toute émotion est exclue" ; un cycle implacablement recommencé, qu'illustrera Otto Dix dans Der Krieg plus d'une dizaine d'année après la fin des combats.

Henri Montassier, L'Heure a découvert la machine à finir la guerre, 1917
Cette guerre, ajoute Léger, est aussi un laboratoire des limites de l'expérience du corps humain. Augmentation, résistance, transformation, mutilation, réparation, résilience, la guerre exige beaucoup des corps qu'elle mobilise. Elle exige également beaucoup des sociétés qui s'y sont engagées, en mécanisant les corps sur les lignes de production d'armement, et la représentation artistique elle-même. La mise en pièce du corps a en réalité débuté un peu plus tôt dans la peinture d'avant-garde. Mais la guerre est l'occasion d'une conjonction bien réelle entre le monde humain et celui des machines, qui fera jusqu'à sortir le cubisme de son cadre comme le note encore Léger observant Verdun. À la mécanisation des corps, s'ajoute une vitalisation des machines. Dans le monde mort du front, un avion allié devient un papillon, un mortier une grand-mère. Dans l'image, le mythe d'un corps artificiel s'illustre avec Voici la fille née sans mère de Francis Picabia (1916-1917), celui de la statue animée est évoqué par les mannequins chez De Chirico. Les allers et retours entre mécanomorphisme et anthropomorphisme traversent également le dessin de presse, la caricature, le théâtre ou la littérature.

Luc By, Le rêve de l'inventeur, 1917
Cette confusion du corps et de la machine se constitue en réalité de manière doublement paradoxale, non seulement à travers une opposition entre la mécanisation des corps et la vitalisation des machines, mais également entre la satire et la glorification. Le corps-machine moderne devient un but que l'art (la peinture mais aussi le théâtre ou la danse) doit par exemple permettre d'atteindre. Marinetti, dans le Manifeste de la danse futuriste (1917) affirmera ainsi "[qu']il faut imiter le geste, les mouvements des moteurs, faire une cour assidue aux volants, aux pistons, préparer la fusion de l'homme et de la machine et arriver ainsi au métallisme de la danse futuriste." Avec L'esprit de notre temps (tête mécanique) en 1919, puis dans un texte de 1921 appelé Économie de prothèses, Raoul Hausmann formulera une critique très vive de la pensée mécaniste dominante. Cette critique est également palpable dans l'œuvre d'Otto Dix à la même période. Les humains s'y réparent jusqu'à l'absurde. Dans un contexte qui a alors gardé de la guerre un très vif intérêt pour la production industrielle en série et le synchronisme du travail à la chaîne, le corps-machine forme la condition préalable d'une utopie mais aussi d'une dystopie.

On peut imaginer en quoi l'anthropologie qui se dessine, à la suite de cette première guerre moderne, trouve dans nos inquiétudes contemporaines un écho bien familier. La technologie, dans son rapport au corps, y occupe à la fois un rôle salutaire et une menace. Au moment où nombre de chercheurs s'interrogent sur ce que la technologie fera de l'humain, en nous augmentant au risque que nous perdions notre humanité, le souvenir de la Grande Guerre n'aura sans doute pas fini de nous opposer ses fantômes.

Pour aller plus loin : 
Livres : Claire Garnier, Laurent Le Bon, 2012, 1917, Centre Pompidou - Metz - sur Amazon.fr
Les cahiers du Musée d'art moderne - Hors série, 1990, Fernand Léger - Une correspondance de guerre, Centre Georges Pompidou