Appel à Communication
Congrès AFEA – 2026
Atelier : Confiance, méfiance, défiance et Techniques
Organisateur.ices
Luisa Arango Cuervo (SAGE – Université de Strasbourg), Joffrey Becker (ENSEA-ETIS – CY Cergy Paris Université), Sophie Chevalier-Hart (Habiter le Monde – UPJV), Marie Durand (LinCS – Université de Strasbourg), Paul-Fabien Groud (EVS – Lyon 2), Axel Guioux (EVS – Lyon 2), Evelyne Lasserre (EVS – Lyon 1), Céline Rosselin-Bareille (Habiter le Monde – UPJV), Julien Wacquez (ENSEA-ETIS – CY Cergy Paris Université)
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En matière de technique, confiance et méfiance pourraient se situer aux différentes extrémités d’un même continuum qui va respectivement de la technophilie à la technophobie. L’approche critique des techniques a été jusque-là surtout le fait de philosophies, de sociologies ou d’histoires des techniques tandis que l’anthropologie s’attachait surtout à développer ses outils méthodologiques, comme la chaîne opératoire, et à débattre des cadres conceptuels pertinents à leur analyse davantage que de la technique elle-même. Sans doute, la prise en charge des questions environnementales, décoloniales et féministes par une certaine anthropologie est-elle en train de rebattre les cartes. Aussi, la défiance à l’égard des techniques s’invite-t-elle au coeur des travaux qui mettent en évidence les effets délétères des activités extractives (voir une littérature anglosaxonne particulièrement prolifique depuis les années 2010) et des infrastructures industrielles (Tsing, Deger, Keleman Saxena, Zhou, 2025) ou l’illusion de la dématérialisation du numérique (Horts et Miller, 2012). Difficile donc, comme le rappelaient Jarrige, Le Courant, Paloque-Bergès (2018), à propos des infrastructures, d’extraire les techniques des enjeux politiques, sociaux mais aussi économiques, qui les sous-tendent.
Pour autant, nous nous intéresserons à la confiance, méfiance et défiance à l’échelle des êtres humains et des collectifs impliqués dans la production, l’entretien/maintenance, l’évaluation/suivi, de la confiance en les techniques ; autant d’activités qui participent à redéfinir les compétences et les expertises (voir les travaux de Goyon sur le Do It Yourself, 2016).
Lors de cet atelier, nous nous demanderons comment la technique permet-elle de travailler le trio confiance-méfiance-défiance et dans quelle mesure le traitement des techniques en termes de confiance, de méfiance et de défiance vient-il réinterroger l’anthropologie aux niveaux méthodologique, analytique et épistémologique ? Enfin, cette thématique pourra également être réfléchie au prisme des sollicitations du monde public et privé (financement de la recherche) de l’innovation technique : comment l’anthropologie se positionne-t-elle dans le concert des financements, pour dire et faire quoi ?
Avant de proposer des pistes que pourront suivre les propositions, nous nous permettons de mentionner quelques réflexions d’ordre général sur la confiance, la méfiance et la défiance dont certaines ont déjà été travaillées par des collègues.
La publication d’Allard, Carey et Renault (2016) consacrée à la méfiance nous invite – bien que les techniques n’ait pas trouvé place dans la livraison ─ à ne pas réduire son approche aux seules fonctions qu’elle serait socialement susceptible de remplir, comme cela a été largement privilégié pour la confiance ; à prendre garde de ne pas considérer la méfiance comme une absence ou un défaut de confiance et la confiance comme étant une simple opération de calcul (Lagerspetz, 1998 ; Quéré, 2024) ; à ne pas les affubler systématiquement de valeurs négatives pour la première et positives pour la seconde ; toutes deux, ainsi que la défiance, ne sont pas uniquement des réactions, mais génèrent aussi « des émotions et des stratégies, des sentiments et des actions ». Ce faisant, ce parti pris encourage à investiguer l’échelle microsociale, mais pas exclusivement la dimension cognitive, des confiance, méfiance et défiance. Nous proposerons ici de montrer comment ces dernières sont bien matérialisées dans des objets, dispositifs, infrastructures, techniques et ne sont pas simplement une disposition à leur acceptation.
Il sera également intéressant de voir en quoi la technique est elle-même productrice de confiance et de méfiance ; il s’agira alors de ne pas positionner ces dernières exclusivement comme critères explicatifs des faits techniques et des usages, mais d’en saisir aussi l’émergence à partir des techniques.
Nous invitons les propositions à s’illustrer dans des ethnographies particulières sans pour autant fermer la porte aux propositions pluridisciplinaires. Celles-ci pourront s’inscrire dans différents questionnements qui ne sont pas exclusifs les uns des autres :
(1) Les interactions entre corps - matériaux - techniques et environnements. A l’échelle des corps, la confiance participe à l’aisance avec laquelle les corps outillés agissent quotidiennement. Aussi, pannes, perturbations et autres dysfonctionnements sont-ils vécus comme des moments de remise en cause de la confiance en la technique (Guioux et Lasserre, 2026) et constituent-ils des situations heuristiques passionnantes pour penser les confiance-méfiance-défiance (par exemple, dans les interactions humains-robots, Wacquez, Zibetti, Becker et al., 2025). Dans les environnements qui nécessitent une vigilance importante, la confiance a fort à voir avec le contrôle comme l’a montré Moricot (1999, 2019) : reprendre confiance, c’est alors reprendre la main sur le dispositif technique. Comment les environnements jouent-ils spécifiquement sur la place de la confiance et de la méfiance à l’égard de ces dispositifs ? Comment la sensorialité intervient-elle dans leur évaluation (Moricot et Rosselin-Bareille, 2021) ? Comment « sentir ou ne pas sentir » le collègue de travail, la situation, la technique deviennent-ils déterminants (Rosselin-Bareille, 2023) pour ajuster ce qui, pour la réussite de l’action, ne saurait être ni excès de confiance, ni surplus de méfiance ? Quel est le rôle des matériaux dans la confiance ? Quelles places pour l’erreur humaine ou mécanique (Chibois, 2021) ? Quelle possible délégation de confiance ? En quoi / en qui avons-nous le plus confiance ?
(2) Les liens entre visibilisation / invisibilisation et confiance, méfiance ou défiance. De nombreuses infrastructures sociotechniques fonctionnent précisément par leur invisibilité ordinaire (Star, 1999), qu’il s’agisse de réseaux réticulaires complexes (Chevalier et Faeber, à paraître), de lignes de code intégrées à des robots, de cartes perforées des métiers à tisser (Carraro, 2019) ou encore de l’accumulation de couches électroniques et logicielles qui « parasitent aujourd’hui le moindre appareil » (Crawford, 2009/2016). Ces dispositifs rendent difficile, voire impossible, la reconstitution de la traçabilité des chaînes techniques et des acteurs impliqués, comme le montrent les travaux récents sur l’« écologie du smartphone » (Allard, Monin et Nova, 2022). Dans ce contexte, voir ou ne pas voir n’implique pas mécaniquement plus ou moins de confiance : la confiance peut reposer aussi bien sur l’opacité routinisée que sur des formes partielles de dévoilement. Les injonctions contemporaines à la transparence ou à l’explicabilité (par exemple, dans le domaine des technologies numériques et robotiques) posent ainsi question : visent-elles réellement à produire de la confiance, ou constituent-elles des dispositifs symboliques de légitimation face à une opacité structurelle des systèmes techniques (Fazi, 2021) ?
(3) Les temporalités. Il est indispensable de penser les techniques dans leur rapport au temps, la confiance se construisant à travers des projections, des promesses, des mises à l’épreuve. Le temps structure croyances et pratiques, qu’il prenne la forme de la promesse d’un futur bonifié par le progrès technique ou qu’il rassure par sa stabilité ou l’illusion de sa permanence. Evolutionnisme social stratifié par la technique, croyance, voire idéologie, du progrès, promesses, a-temporalité du solutionnisme technologique, ne doivent pas nous empêcher de nous interroger aussi sur l’ici et maintenant des techniques du quotidien. Comment penser la confiance dans la technique à travers les activités de création, de maintenance, de réparation, de préservation, de conservation ? Comment, enfin, tenir ensemble les différentes échelles temporelles du pérenne, de la stabilité, du durable, voire du trop durable (« déchets techniques », urbex, etc.) et celle de l’obsolescence programmée (Guien, 2019) ?
Les propositions (un titre, un résumé de 1500 signes; environ 5 références bibliographiques, précisant nom, courriel et rattachement institutionnel) seront envoyées avant le 24 janvier à : evelyne.lasserre@univ-lyon1.fr Et pf.groud@univ-lyon2.fr
Références bibliographiques
Allard O., Carey M. et R. Renault (dir.), 2016, « Méfiance », Tracés, 31, https://journals.openedition.org/lectures/22458.
Allard L., Monin A. et N. Nova (dir.), 2022, Écologies du Smartphone, Carignan-de-Bordeaux, Le Bord de l’eau.
Chevalier S. et A. Faeber (dir.), à paraître, « Les promesses des infrastructures urbaines. Regards ethnographiques », ethnographiques.org.
Carraro F., 2019, « Dans la peau d’un fil, savoir tisserand et écriture dans les programmes, informatiques de simulation 3D du tissage aux tablettes », Techniques & Culture, 71, https://doi.org/10.4000/tc.11240
Chibois J., 2021, « Le vote électronique à l’Assemblée », Techniques & Culture [En ligne], Suppléments aux numéros, mis en ligne le 04 janvier 2021, consulté le 28 novembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/tc/13224.
Crawford M. B., 2009/2016, Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, Paris, La Découverte.
Fazi, M. B., 2021, « Beyond human: Deep learning, explainability and representation », Theory, Culture & Society, 38(7-8), pp. 55-77.
Goyon M., 2016, « L’obsolescence déprogrammée : prendre le parti des choses pour prendre le parti des hommes », Techniques & Culture [En ligne], Suppléments aux numéros, mis en ligne le 31 octobre 2016, consulté le 28 novembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/tc/7983.
Groud P. F., Guïoux A. et E. Lasserre, 2026 (à paraitre), « Usages technologiques partagés : Vers une humilité exo-ortho-prothétique », chapitre de l’ouvrage dirigé par Nathalie Nevejans, Regards croisés en SHS sur les exosquelettes. Usages, enjeux et perspectives, Université d’Artois.
Guien J., 2019, Obsolescences : philosophie des techniques et histoire économique à l’épreuve de la réduction de la durée de vie des objets, ss la dir. de B. Bensaude-Vincent, Thèse de Doctorat Université Panthéon-Sorbonne - Paris I.
Guïoux A. et E. Lasserre, 2026, « HAL peut-il danser seul ? Exosquelette, corps et interface étendue », Corps, 23(1).
Horst H. et Miller D., 2012, « Normativity and materiality: a view from digital anthropology », Media International Australia, 145, pp. 103-111.
Jarrige F., Le Courant S. et C. Paloque-Bergès, 2018, « Infrastructures, techniques et politiques », Tracés, 35, pp. 7-26.
Lagerspetz O., 1998, Trust: The tacit demand, Dordrecht, Springer.
Leigh Star S., 1999/2018, « L’ethnographie des infrastructures », Tracés [En ligne], 35, mis en ligne le 14 novembre 2018, consulté le 30 mars 2024. URL : http://journals.openedition.org/traces/8455.
Luhmann N., 1968/2006, La confiance : un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, Economica.
Moricot, 1999, Des avions et des hommes. Socio-anthropologie des pilotes de lignes face à l’automatisation des avions, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion.
Moricot C., 2019, « Quand la reprise en main n’est plus possible », Techniques & Culture, 72, pp. 164-179.
Moricot C. et C. Rosselin-Bareille, 2021, « Quand des hommes respirent sous l’eau et volent dans l’air », Techniques & Culture, 75, pp. 136-149.
Quéré L., 2024, Avoir confiance, Paris, PUF.
Rosselin-Bareille C., 2023, « Faire chantier sous-marin », in G. Rot (éd.), Travailler aux chantiers, Paris, Hermann, pp. 204-223.
Wacquez J., E. Zibetti E., J. Becker, L. Aloe, F. Amadio, S. Anzalone, L. Cañamero, S. Ivaldi, 2025, « What Can Robots Teach Us About Trust and Reliance? An interdisciplinary dialogue between Social Sciences and Social Robotics », 18th International Workshop on Human-Friendly Robotics 2025, Università degli Studi di Napoli Federico II, Capri Island, Italy.