Anthropologie du corps, des sciences et des techniques, des arts et de la mémoire

vendredi 23 avril 2010

Robot K-456



Vers le milieu des années 1960, l'artiste Nam June Paik a conçu avec l'ingénieur Shuya Abe, un robot humanoïde qu'il a baptisé Robot K-456, en référence au concerto pour piano en si bémol majeur de Wolfgang A. Mozart. Cette curieuse machine, à l'aspect extrêmement rudimentaire a peu à voir avec celles qui sont produites aujourd'hui dans le champ de la robotique.

Nam June Paik a d'abord l'ambition de créer le premier performer artificiel. Et c'est d'abord sous cet angle que la machine se donne à voir en public. L'objet est télé-opéré, il déambule parmi l'audience, le haut-parleur placé à hauteur de sa bouche diffuse le discours d'investiture de J.F.K, et il sème de petits grains derrière lui, qui sortent du bas de son dos.

Le robot de Paik montre en fait le regard amusé et plein d'ironie que l'artiste pose sur la société américaine de cette époque. Il faut souligner que ce contexte, aux États-Unis mais également en Europe, est celui d'une sorte de retour vers le rêve des modernes. Les expositions de Seatle en 1962 et de New-York en 1964, les visions futuristes conjointes de Monsanto et de Walt Disney dès le milieu des années 1950, la course à la lune, les premiers développements de l'informatique et de l'intelligence artificielle, la démocratisation de la télévision, les folles prédictions des grands noms de l'industrie automobile quand à l'avenir des modes de transport, la banalisation nucléaire, de la société des loisirs, etc., tournent les regards vers un avenir dont tout le monde sait qu'il sera hautement technologique.


L'avenir que réserve Paik à son incontinente machine (qui n'est pas de ce point de vue sans rappeler le canard digérateur construit par l'ingénieur Jacques Vaucanson environ deux siècles plus tôt), n'est pas aussi radieux que celui qu'ont imaginé pour nous les grandes figures du futurisme libéral des années 1950-1960. Et Robot K-456 s'est vu rattrapé par la crise. Paik en a révéla ainsi la fragilité.

Lors d'une retrospective que le Whitney Museum de New-York lui consacra en 1982, Paik mit en scène la fin de son objet ; "Première catastrophe du XXIème siècle". Il téléguida le robot sur le trottoir, puis lui fit traverser la route. Une voiture percuta l'objet, et on l'exposa ainsi. À la fois trophé de chasse et objet d'une civilisation perdue, le robot suscita ce commentaire de Paik : "Maintenant, mon robot... généralement on raconte que les robots sont faits pour prendre le travail des gens... mais mon robot existe pour accroître ce travail parce que nous avons besoin de cinq personnes pour le faire bouger pendant dix minutes, vous voyez. Ha ha". La machine fait désormais partie d'une collection privée.

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