Anthropologie du corps, des sciences et des techniques, des arts et de la mémoire

dimanche 12 décembre 2010

Animismes : Combien de personnes faut-il dans un Ara télérobotique pour en faire une machine perspectiviste ?



En 1996, l'artiste brésilien Eduardo Kac conçoit avec l'aide d'Ed Bennett un bien curieux dispositif qui trouvera place lors de l'exposition "Out of Bounds : New York by Eight Southeast Artists", organisée par Annette Carlozzi et Julia Fenton au Nexus Contemporary Art Center d'Atlanta dans le cadre de l'Olympic Arts Festival. Rara Avis consiste en un perroquet ara télérobotique dont la vision est contrôlée par les visiteurs à travers l'usage d'un casque de réalité virtuelle. L'artiste brésilien en donne la description suivante.

Portant un casque stéréoscopique, la spectatrice percevait la volière, et pouvait s'observer dans cette situation, du point de vue de l'ara. L'installation était constamment reliée à Internet. À travers le net, les participants à distance observaient la volière du point de vue de l'ara télérobotique, ils utilisaient leurs microphones pour déclencher le dispositif vocal de l'ara télérobotique, entendu dans la galerie. Le corps de l'ara télérobotique était investi en temps réel par les participants qui se trouvaient sur place et les participants via Internet du monde entier. Les sons contenus dans l'espace, mélange de voix humaines et de chants d'oiseaux, se propageaient jusqu'aux participants à distance, à travers Internet. 

Fondée sur l'idée d'une critique de la notion d'exotisme, l'installation pensée par Eduardo Kac met en scène la composition d'une multitude de participants dont l'expérience est résumée par l'alternance de formes de relations vis-à-vis d'un objet dont le comportement, aussi basique soit-il, forme un lien entre le local et le global, entre l'espace fermé de la cage et l'espace ouvert du web. Ce faisant, il compose également une image de la société humaine contenue dans l'enveloppe artificielle d'un animal, à la manière des cosmologies perspectivistes décrites par Viveiros de Castro.


En quoi consiste cette relation des existants au monde ? Pour Eduardo Viveiros de Castro, cette relation porte à penser la continuité de l'humanité au delà de la différence formelle qui sépare les existants peuplant le monde amazonien. Cette dernière peut-être perçue en fonction du point de vue, ou perspective, que ces existants adoptent du fait de leur condition d'existence. Les membres des sociétés animales, selon ce principe, percevraient le congénère comme un être humain ; telle serait, pour aller très vite, la vérité cosmologique de l'animisme.

Ce sur quoi pointe l'objet imaginé par Eduardo Kac, c'est la disposition à exister en tant qu'humain à travers la présence formelle d'un animal. Or cette présence est multiple. Elle agrège des fragments de présences distantes mises en réseau, et forme ainsi une image composite de la société humaine tout en permettant à celle-ci d'aller au-delà des frontières formelles de sa propre ontologie. À partir du point de vue de l'animal, cette société recomposée invite à observer les événements ayant lieu dans la galerie mais aussi à reconsidérer la place de l'observateur humain, dans l'espace de la galerie, comme une sorte d'étranger du dispositif ; une sorte d'humain objectisé par le regard du spectateur à travers le point de vue d'un perroquet robotique, mais également par celui de la spectatrice qui, elle, fait l'expérience "chamanique" d'une double transformation. Rara Avis participerait ainsi de l'idée d'un animisme pensé à partir des théories récentes construites à partir de l'ethnographie amazonienne.

Mais l'ironie dont Kac semble vouloir faire preuve ici, sa critique de la notion d'exotisme, touche peut-être également à un autre genre de problème. La robotique forme un domaine ordinaire pour la projection d'une croyance particulière, qui permet d'attribuer à un objet une certaine indépendance, une certaine autonomie comportementale dépassant celle pour laquelle il a d'abord été conçu. C'est pour parler de cette transition ontologique de l'objet qu'on use, un peu naïvement en robotique, de la notion d'animisme. Or cette notion renvoie à ce contre quoi s'établissent, dans l'anthropologie américaniste au moins, des perspectives nouvelles fondées non plus sur la croyance infantile en une indistinction de l'animé et de l'inanimé, mais sur la cosmologie, la capacité collective d'organiser le monde et de le rendre intelligible. C'est ainsi à partir de cette capacité d'organisation, cette technologie collective de l'environnement perceptible, que Kac pose finalement les bases de sa critique. Dans un environnement complexe, qui agrège les éléments symboliques d'un écosystème fondé certes sur la dépendance réciproque mais est finalement numérique et artificiel, peut se fonder un jeu ironique avec l'altérité, qui vaut pour la réalité qu'il désigne autant que pour la société qu'il cherche à recomposer ; l'altération comme modalité d'une critique de l'altérité.



Pour aller plus loin
Internet : Eduardo Kac, "L'art de la téléprésence et l'art transgénique", Actes du colloque Artmedia VIII : de l'Esthétique de la communication au Net, Paris, 2002
Articles et Livres : Eduardo Viveiros de Castro, "Les Pronoms Cosmologiques et le Perspectivisme Amérindien", in Eric Alliez (Ed),  Gilles Deleuze, Une vie Philosophique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1998
Eduardo Viveiros de Castro, "Exchanging Perspectives, The Transformation of Objects into Subjects in Amerindian Ontologies", in Anselm Franke (Ed), Animism, Berlin, Sternberg Press, 2010

mardi 7 décembre 2010

France Culture - Le champ des Possibles

Quels humanoïdes pour quels humains ? J'aurai le plaisir de participer à l'émission de Joseph Confavreux, Le Champ des Possibles, sur France Culture, ce vendredi 24 décembre à partir de 18h20, en compagnie d'Emmanuel Grimaud. L'émission abordera quelques-unes des nombreuses questions touchant aux robots humanoïdes.

samedi 20 novembre 2010

L'automate et ses secrets

Lorsqu'on aborde l'histoire de la robotique, on est bien souvent confronté à une même chronologie, teintée d'évolutionnisme culturel, qui dresse une sorte de généalogie des machines et de leurs concepteurs. Cette histoire, pour intéressante qu'elle puisse être, cherche généralement ses premiers principes dans la mythologie grecque et la Bible. Elle aborde ensuite les réalisations de Héron d'Alexandrie, celles des horlogers du Moyen-Âge, le naturalisme de la Renaissance, avant de se consacrer aux automates des XVIIIème et XIXème siècles, et enfin, à l'ébauche d'une robotique scientifique et à ses développements contemporains. Une histoire linéaire en somme, qui se développe sur le principe d'une progression constante des moyens et des idées dont l'issue est, paradoxalement, un retour vers le temps du mythe, à travers la création d'une créature vivante... 

Ce paradoxe n'en est en fait pas un. Et si l'on s'intéresse d'un peu plus près à certains éléments de l'histoire des automates, on constate rapidement qu'un des enjeux la traversant se fonde moins sur la création de la vie que sur l'apparence de cette création ; qu'en fait, cet art de l'imitation ferait d'abord naître la vie dans l'œil du spectateur. Souvenons-nous d'un épisode, généralement montré comme un exemple à ne pas suivre, dans cette longue histoire des créatures artificielles.

Lorsqu'on évoque aujourd'hui Wolfgang von Kempelen, une des premières choses qui vient en tête est son célèbre automate joueur d'échec. L'objet de von Kempelen passe pour un des plus grands canulars de l'histoire des automates, et il reste peu de choses des autres réalisations du mécanicien hongrois, malgré l'ingéniosité dont il lui a fallu faire preuve pour les concevoir. Le joueur d'échec, qui était en fait un objet animé par la main d'un homme, suffit à porter le discrédit sur l'ensemble du travail du mécanicien. On continue aujourd'hui à étudier la méthode utilisée par von Kempelen pour mettre en oeuvre son illusion, mais on s'est assez peu intéressé à ses effets, alors qu'ils constituent un cas exemplaire, quoiqu'un peu daté, d'interaction entre un humain et une machine au travers d'une expérience de type Wizard Of Oz. 



Si l'on s'intéresse à la correspondance échangée autour de cet objet, on voit qu'il provoque deux sortes de réactions. Une première porte à croire en la réalité de ce qui se passe ; que l'objet est réellement capable de jouer une partie contre les adversaires les plus qualifiés et qu'il réagit de manière appropriée, et parfois un peu excessive, en fonction de ce qui se passe dans le jeu. On reprochera d'ailleurs à son inventeur d'avoir conçu une machine diabolique. Certains se signeront en voyant l'objet s'animer et vaincre ses opposants. Une seconde réaction, plus éclairée, formule une série de questions sur l'astuce employée par von Kempelen pour faire bouger l'objet ; un secret dont le mécanicien admettra l'existence sans jamais, cependant, en révéler le contenu.

Les démonstrations du joueur d'échec se succèdent et laissent dans l'incertitude bon nombre de savants européens. Il faudra attendre la mort de son concepteur avant que le secret de son fonctionnement ne soit transmis, et que la déception ne prenne progressivement le relais de la curiosité. Le joueur d'échec, après avoir été vendu à un autre mécanicien, Johann Maelzel, et après avoir traversé l'atlantique avec lui, sera finalement relégué au rang d'objet de fête foraine, continuant ainsi à susciter un temps cette curiosité si caractéristique, mêlée de crainte et d'émerveillement, avant de disparaître. 

Pour aller plus loin :
Film : Le joueur d'échec de Raymond Bernard (1927) - Extrait sur Youtube
Livre : Jean Eugène Robert-Houdin, 1858, Confidences d'un prestidigitateur, une vie d'artiste

lundi 15 novembre 2010

Arts de la Guerre ?

Alfred Crimi illustre l'article Mechanical Brains, Life Magazine, 24 Jan. 1944, p. 66


En parcourant le numéro du 24 janvier 1944 du magazine Life, on peut facilement se rendre compte que l'esthétique futuriste participe de la médiatisation de l'effort de guerre américain. Y sont abordés, dans les images, les grands thèmes du manifeste de 1909, l'audace et le danger, le mouvement agressif, la glorification de la vitesse, du train, de l'industrie, du travail, du patriotisme, de la guerre. 


C'est notamment le cas avec ce dessin qu'Alfred Crimi consacre à la tourelle ventrale du bombardier B-17, conçue par la société Sperry pour laquelle il travaille alors. David Mindell note que le travail de Crimi consiste en une manière de confondre le corps humain et la machine par le biais de l'image. Dans ce travail, souligne-t-il, l'opérateur humain est cerné par la machine, il est intime avec elle, il devient la machine. 


On souligne souvent que l'usage de plus en plus récurrent de drones ou de robots télécommandés en tout genre annoncent la manière dont on fera la guerre demain. Or si l'on regarde d'un peu plus près l'imagerie de la seconde guerre mondiale, mais également les grandes innovations techniques qui accompagnent les premières minutes de la cybernétique, on comprend que cette guerre de robots et de cyborgs a en fait déjà eu lieu ; que cette forme de projection dans le futur serait donc aussi composée du souvenir de l'histoire tragique de la fusion du corps et de l'acier.


Scaphandre Carmagnolle
1882
Quoi de moins étonnant après tout. Voir en effet une quelconque nouveauté dans cette fusion résulterait d'une méprise quand à la longue histoire des relations des humains et des machines. Ce serait oublier, par exemple, comment le costume du scaphandrier a permis à l'humain d'étendre son domaine d'action au-delà des seuls lieux de son existence. 


Cette image de la fusion de l'humain à l'objet technique serait finalement celle de sa lutte sans merci contre les limites d'une condition. Cette lutte ferait de l'image futuriste de la fusion de la machine et du corps le moyen même de sa survie. Banale, cette image où l'humain dans la machine chercherait son égal, dans le surhomme ou dans les figures de sa fantaisie, comme l'a écrit Schlemmer.


Quel théâtre pourtant que celui-là ? Théâtre des limites ? Ontologique ? À trop considérer les prothèses techniques, on oublierait trop rapidement que les images de la survie sont également des mises en scène de la mort. À trop considérer la technique on oublierait le drame ; ce théâtre, malheureusement bien réel, dont les futuristes ont un temps oublié l'histoire.


Pour aller plus loin :
Livre: David Mindell, 2004, Between human and machine : feedback, control, and computing before cybernetics, John Hopkins University Press - sur Amazon.fr

lundi 27 septembre 2010

Vers la fin du handicap ?

Vers la fin du handicap ?
Pratiques sportives, nouveaux enjeux, nouveaux territoires
Edité par Joël Gaillard, Bernard Andrieu 

Le club, l'école sont des micro-sociétés, des endroits de socialisation dans lesquels se réalise l'apprentissage de la relation à l'autre. La personne handicapée est un individu qui occupe une position socialement reconnue comme extérieure, différente voire inférieure par rapport à celle des autres membres de la collectivité. En fait, elle subit un phénomène d'exclusion sociale. Considérant l'ambigüité et l'indétermination dans lesquelles se trouve placée la question de l'intégration des personnes handicapées « entre inclusion souhaitée et pratiquée et exclusion (mise à l'écart), constatée, rédhibitoire » et à partir de nos expériences d'accompagnement sportif, l'ambition de cet ouvrage et de penser une meilleure approche de différentes notions telles que l'exclusion, le territoire. Cet ouvrage se propose d'établir des constats sur la réalité de l'intégration par le sport, à travers les politiques et les dispositifs mis en place pour favoriser ce phénomène. Ce sont ces aspects particuliers pris en compte dans la loi du 11 février 2005 que nous abordons dans une première partie.

La virtualisation des corps aujourd'hui est une nouvelle étape dans la fin du concept de handicap. En devenant hybride, le corps du sujet se libère de la contrainte naturelle en intégrant la communauté des corps métissés. Le concept d'hybride ne se réfère plus au monstre, à l handicapé, à l'infirme car il intègre le fauteuil, la greffe ou la technologie dans le fonctionnement même du corps. Le schéma corporel de l'hybride constitue une expérience propre, efficace et fonctionnelle qui doit être décrite en première personne afin de comprendre les modifications de l'image du corps, de l'estime de soi, des performances du corps hybride. De nouveaux enjeux se dessinent alors, c'est tout l'enjeu de la deuxième partie de cet ouvrage.

Sommaire

Chapitre I : Introduction générale
Patrick GOHET — Le sport : moyen d'autonomie et d'insertion
Bernard ANDRIEU — La fin du handicap ? De la stérilisation à l'hybridation
Joël GAILLARD — Le sport joue-t-il un rôle dans l'insertion des personnes handicapées ?
Henri-Jacques STIKER — Regard social sur les pratiques sportives
David LE BRETON — Le corps comme materia prima
Georges VIGARELLO — De l'orthopédie à la gymnastique

Chapitre II : L'intégration de l'élève handicapé en EPS
Michaël ZICOLA — Corps, éducation physique et situation de handicap
Guillaume LECUIVRE — EPS et handicap, regards historiques
Arnaud LACAILLE — Des dispositifs « ouverts » sur l’établissement scolaire

Chapitre III : Juridiciarisations du handicap
Christian HASSENFRATZ — Le handicap face au droit
Jérôme BERNARD — Droit pénal et perception de la personne handicapée
François BRUNET — Programme « sport santé » en direction des détenus âgés ou en perte d’autonomie
Omar ZANNA — Existe-t-il des douleurs socialisantes ?

Chapitre IV : Les politiques régionales et européennes
Thorsten AFFLERBACH — Intégration des personnes handicapées, activités du Conseil de l’Europe
Jean-Marie SCHLÉRET — L’impulsion de la loi 2005
Valérie ROSSO-DEBORD — La loi du 11 février 2005
Ludovic MARTEL — La prise en compte des personnes handicapées dans les politiques publiques sportives
Aurélie COMETTI — Pratiques sportives associatives et handicaps
Guillaume RICHARD et Gil DENIS — Plateforme d’innovation ouverte et handicap : le projet « Living Lab » de Nancy
Maria BLASCO YAGO — Les politiques sportives espagnoles

Chapitre V : Pratiques sportives, métiers du sport et handicaps
Isabelle QUEVAL — Corps sportif et handicap : corps « naturel », corps « dénaturé », « surnature » du corps
Gilles BUI-XUAN et Jacques MIKULOVIC — Le paradoxe nutritionnel chez les personnes handicapées mentales. Obésité et activités physiques et sportives chez les enfants et les adultes en situation de handicap mental
Roy COMPTE — Le sport comme pratique sociale signifiante pour les personnes handicapées mentales : intégration et citoyenneté en débat
Jean-Philippe VERNAT — Pratique sportive et situation de cécité
François BRUNET, Cédric BLANC, Anne-Catherine MARGOT — Activités motrices et sensorielles des personnes en situation de handicap sévère. De l’isolement à la participation sociale
Dominique LAVISSE — Réduction de la situation de handicap et personnes lourdement handicapées motrices dans le domaine des activités physiques. L’exemple du tir à l’arc
Jacques DE LA TAILLE — Les facteurs de réussite de l’intégration, approche méthodologique

Chapitre VI : Les nouvelles approches
Kevin WARWICK — Robots with Biological Brains and Humans with Part-Machine Brains
Larry DUFFY — Orthopedie, gymnastique, hypodermie : redresser le corps chez Flaubert, Maupassant, Zola.
Pierre ANCET — L’emblématisation du corps handicapé et du corps augmenté
Marianne CLOUTIER — De la greffe et de l’hybridation comme lieu d’interrogation identitaire
Simone ROMAGNOLI — Identité personnelle, corps et changement. De l’intrus à l’hybridation
Biliana VASSILEVA-FOUILHOUX — Mouvement réel / mouvement virtuel : le cas d’un idori
Axel GUÏOUX, Evelyne LASSERRE, Jérôme GOFFETTE — Mobilis Immobile Usages des Nouvelles Technologies, expériences vidéo ludiques et situations de handicap
Simone ROMAGNOLI et Armin KRESSMANN — Amélioration humaine et handicap
Antonio A. CASILLI — Technologies capacitantes et « disability divide ». Enjeux des usages numériques dans les situations de handicap
Denis VIDAL — Anthropologie et nouvelle robotique : la redistribution
Joffrey BECKER — Le robot-chimère : ambigüités et continuités ontologiques chez les humanoïdes
Olivier SIROST — L’imaginaire SF dans les comics : du handicap au corps surnaturé
Judith NICOGOSSIAN — L’évolution du corps humain en cybernétique : plus proche d’un modèle lamarckien?
Mael LE MÉE — Les Organes de Confort de l’Institut Benway

vendredi 17 septembre 2010

Cognition et création : les arts robotiques


J'aurai le plaisir de participer, à partir du 10 novembre, à l'animation du séminaire Cognition et Création aux côtés de Denis Vidal et d'Emmanuel Grimaud. Le séminaire sera consacré cette année aux arts robotiques.

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Cognition et création : les arts robotiques

2e et 4e mercredis du mois de 17 h à 19 h (Musée du quai Branly 75007 Paris, salle 2, inscription préalable obligatoire sur www.quaibranly.fr, rubrique «Étudier et rechercher»), du 10 novembre 2010 au 25 mai 2011. Pas de séance le 23 février 2011.

Le séminaire est consacré au rapport entre anthropologie et robotique et portera plus spécifiquement, cette année, sur les arts robotiques. On date généralement des années 60, avec l’émergence de pratiques artistiques nouvelles, inspirées de la cybernétique, les débuts de l’art robotique. Mais on peut également en trouver toutes sortes de prémisses et des formes plus ou moins alternatives dans d’autres époques comme dans les cultures les plus diverses. Notre objectif, dans ce séminaire, sera d’étudier et d’analyser – souvent en concertation avec des praticiens, aussi bien artistes que roboticiens – certaines des formes prises aujourd’hui par l’art robotique. Ce sera aussi de mettre en relation de tels développements avec d’autres formes d’activité artistique. Ce sera enfin de montrer comment de telles pratiques, qui se situent à la frontière entre l’art, la science et la technologie, permettent souvent de reprendre, dans des termes inédits, les questions traditionnellement posées par l’anthropologie comme par l’histoire de l’art.

mercredi 2 juin 2010

Vers des Robots Ecologiques ?

Bombay, Septembre 2004
Bientôt, Ganapati, le dieu hindou à tête d'éléphant, prendra la forme d'une machine et absorbera dans son ventre toutes les infortunes du monde
Emmanuel Grimaud, Cosmic City, 2008

L'introduction du très bon film que l'anthropologue Emmanuel Grimaud consacre aux automates religieux de Bombay, soulève un problème qui dépasse le seul sujet du film. Il m'est souvent arrivé de penser que les robots ont, en quelque sorte, la capacité de renouveler d'anciennes préoccupations religieuses, touchant notamment au rachat des erreurs humaines. Ces préoccupations trouveront ici une résonance un peu particulière. On ne les abordera pas de front, ni en termes religieux d'ailleurs, mais plutôt en évoquant des problèmes de digestion artificielle et d'écologie...




Les amateurs d'histoire des automates savent que la reproduction mécanique des fonctions digestives a fait la renommée d'un ingénieux homme de l'art du XVIIIème siècle, Jacques Vaucanson. Son canard digérateur fît en effet sensation. Il continue par ailleurs de susciter un débat quant à son fonctionnement réel. L'objet, aujourd'hui disparu, devait en fait imiter le comportement alimentaire d'un canard. Il devait prendre le grain de son bec, l'ingérer et, par un mystérieux mécanisme dont Vaucanson seul connût le secret, le digérer avant d'excréter une substance pâteuse, réduction du grain par le biais des processus chimiques de dissolution que l'ingénieur voulût précisément illustrer à travers sa machine.

Cet objet reste une curiosité fameuse, mais sa fonction continue d'intéresser les roboticiens, moins du fait du processus qu'il s'agît d'illustrer (et que l'on connaît bien aujourd'hui), que par l'intérêt de pouvoir utiliser des déchets afin d'en faire de l'énergie (la biomasse), et donc d'offrir à un robot de nouvelles perspectives quant à son autonomie. C'est à ce titre, par exemple, qu'est né le projet Ecobot.




On est certes encore loin d'un temps où les robots seraient capables de chercher à contenter eux-mêmes leur faim. Mais l'on peut, pour une fois, se projeter dans un proche avenir, et rêver que des machines d'un genre nouveau puissent nous aider à recycler la masse considérable de déchets que nous produisons chaque jour sans en produire eux-mêmes. Ce serait là une perspective pour le moins intéressante, à l'heure où les rapports des technologies "intelligentes" et de l'environnement apportent autant de nouveaux problèmes que de nouvelles solutions.


Pour aller plus loin :
Bug-Eating Robots Use Flies for Fuel - sur National Geographic
As e-waste mountains soar, UN urges smart technologies to protect health - sur UN News Centre
Livre : Emmanuel Grimmaud, 2008, Dieux et Robots, Les Théâtres d'Automates Divins de Bombay + Cosmic City (DVD), L'archange Minotaure - sur Amazon.fr

vendredi 21 mai 2010

Knit-O-Matic

La semaine dernière, j'ai assisté à un séminaire de robotique un peu inhabituel, puisqu'il est revenu de manière critique sur cet avenir fameux que nous promettent tant de technologues et que redoutent tant d'anti-technologues. Le chercheur qui a animé ce séminaire a fait peu de cas des projections en tous genres qui alimentent ce genre de débat polémique ; à juste titre d'ailleurs, puisque peu d'éléments viennent encore justifier ces prédictions, que rien pour le moment ne permet de véritablement  prédire de quoi notre humanité sera faite et ce qui pourra éventuellement la remettre en question dans les cinquante prochaines années...

Toujours est-il qu'à un moment de sa présentation, est apparue sur l'écran une image étonnante, qui rappellera quelque chose aux amateurs de la série anglaise Wallace & Gromit. Dans l'épisode auquel je fais référence, le célèbre inventeur se voit voler les plans d'une machine servant à tondre les moutons et confectionner automatiquement des pulls. Le voleur, qui n'est autre qu'un chien-robot, la transforme alors pour en faire une machine servant à utiliser tout ce qui peut éventuellement l'être sur un mouton, de la laine à la chair.



L'orateur a pris soin de prévenir son public du caractère potentiellement choquant du film. On le trouve en fait facilement sur internet. Et, avant de la regarder, il me semble nécessaire de rappeler le contexte qui l'a vu naître, du moins tel qu'il m'a été présenté lors de cette conférence. Il faut ainsi souligner que le pays où il a été tourné, la Nouvelle-Zélande, abrite plus de moutons que d'humains, et que la tonte régulière de ces charmantes petites bêtes donne régulièrement lieu à des blessures. L'idée a donc été de concevoir un dispositif qui permette de récupérer la laine sans blesser l'animal.

Rien n'est dit cependant de l'expérience vécue par le mouton en question. Rien ne laisse non plus présager qu'une machine de ce genre pourra être utilisée dans les salons de coiffure du futur. Je vous laisse donc seuls juges...



lundi 26 avril 2010

Withus Oragainstus





Si son nom est aujourd'hui bien connu, y compris dans le monde de l'art, personne ne sait qui est véritablement Banksy. Individu, collectif, le mystère concernant son identité reste entier...


La peinture de Banksy est née dans les rues de Bristol. C'est une peinture polémique qui s'inscrit dans la tradition du street-art, art interdit, art de résistance. Elle s'est aujourd'hui emparée des murs de nombreuses grandes métropoles, mais le travail de l'artiste ne s'arrête pas à la peinture. Banksy est également l'auteur d'actions, dont certaines consistent à inclure des objets dans les collections de grands musées.

Au printemps 2005, Banksy ajoute dans une salle consacrée à la biodiversité du Museum d'Histoire Naturelle de New-York, un insecte bien étrange, un coléoptère de l'US Air Force équipé de quatre missiles. Il reste exposé 12 jours avant d'être découvert et retiré de la collection...

Banksy explore à nouveau les liens du vivant et de la mécanique à l'automne 2008. Il présente au public new-yorkais une "animalerie-grill". On peut y regarder une caméra nourrir ses petits, des beignets de poulet qui se nourrissent de sauce barbecue, des poissons panés nageant dans un bocal.


Ces animats d'un genre très particulier sont tout le contraire de ce qu'ils devraient être. Là où, d'ordinaire, ils forment de savantes architectures qui permettent de rendre compte de certaines propriétés du vivant, les animatroniques de Banksy offrent des vues sur le rapport (et la transformation réciproque) entre les icônes et leur (re)production industrielle.

Pour aller plus loin :
Livre : Banksy, 2005, Wall and Piece, Londres, Century - Sur Amazon.fr
Film : Banksy's Exit Through The Gift Shop - Extrait sur Youtube
Newscientist : Cyborg Insects - Sur Youtube

vendredi 23 avril 2010

Robot K-456



Vers le milieu des années 1960, l'artiste Nam June Paik a conçu avec l'ingénieur Shuya Abe, un robot humanoïde qu'il a baptisé Robot K-456, en référence au concerto pour piano en si bémol majeur de Wolfgang A. Mozart. Cette curieuse machine, à l'aspect extrêmement rudimentaire a peu à voir avec celles qui sont produites aujourd'hui dans le champ de la robotique.

Nam June Paik a d'abord l'ambition de créer le premier performer artificiel. Et c'est d'abord sous cet angle que la machine se donne à voir en public. L'objet est télé-opéré, il déambule parmi l'audience, le haut-parleur placé à hauteur de sa bouche diffuse le discours d'investiture de J.F.K, et il sème de petits grains derrière lui, qui sortent du bas de son dos.

Le robot de Paik montre en fait le regard amusé et plein d'ironie que l'artiste pose sur la société américaine de cette époque. Il faut souligner que ce contexte, aux États-Unis mais également en Europe, est celui d'une sorte de retour vers le rêve des modernes. Les expositions de Seatle en 1962 et de New-York en 1964, les visions futuristes conjointes de Monsanto et de Walt Disney dès le milieu des années 1950, la course à la lune, les premiers développements de l'informatique et de l'intelligence artificielle, la démocratisation de la télévision, les folles prédictions des grands noms de l'industrie automobile quand à l'avenir des modes de transport, la banalisation nucléaire, de la société des loisirs, etc., tournent les regards vers un avenir dont tout le monde sait qu'il sera hautement technologique.


L'avenir que réserve Paik à son incontinente machine (qui n'est pas de ce point de vue sans rappeler le canard digérateur construit par l'ingénieur Jacques Vaucanson environ deux siècles plus tôt), n'est pas aussi radieux que celui qu'ont imaginé pour nous les grandes figures du futurisme libéral des années 1950-1960. Et Robot K-456 s'est vu rattrapé par la crise. Paik en a révéla ainsi la fragilité.

Lors d'une retrospective que le Whitney Museum de New-York lui consacra en 1982, Paik mit en scène la fin de son objet ; "Première catastrophe du XXIème siècle". Il téléguida le robot sur le trottoir, puis lui fit traverser la route. Une voiture percuta l'objet, et on l'exposa ainsi. À la fois trophé de chasse et objet d'une civilisation perdue, le robot suscita ce commentaire de Paik : "Maintenant, mon robot... généralement on raconte que les robots sont faits pour prendre le travail des gens... mais mon robot existe pour accroître ce travail parce que nous avons besoin de cinq personnes pour le faire bouger pendant dix minutes, vous voyez. Ha ha". La machine fait désormais partie d'une collection privée.

Pour aller plus loin :